Video City Paris 2017, les YouTubers sans YouTube

C’est un de ces endroits où je n’ai pas l’idée d’aller seul, et donc une bonne raison d’avoir des enfants.

Voici déjà plusieurs mois, ma fille de treize est venue me voir pour me dire qu’il fallait absolument qu’elle assiste au deuxième Video City Paris. J’ai bien tenté un…

— OK, si tu paies ta place.

— Oui, oui, oui, pas de problème.

Et me voilà embarqué malgré moi pour une journée complète, avec en tête la perspective d’aller à un petit salon de l’agriculture où l’on pourra tâter du YouTuber comme on va à Disneyland : beaucoup de files d’attente pour rencontrer des gens que je ne connais pas — bref un truc qui donne vraiment envie. 😀

Au bout de quelques temps, on reçoit un mail qui nous demande de choisir 5 YouTubers star pour participer au tirage au sort des dédicaces. Je consomme mes médias sans pub sur Netflix, Mubi, Vimeo — et Qobuz pour la musique — donc, là, c’est un gros gros moment de solitude. J’arrive difficilement à me faire un Top 4 à partir de noms de vieux YouTubers des premières années (bon, en gros : Norman…) — et ma fille insiste pour que j’ajoute Doc Seven. Et là, j’ai commencé à me sentir comme un touriste pris en main par un guide qui va chercher sa marge dans la boutique avec laquelle il a un partenariat. Plus vraiment sur mon territoire, et pas l’envie de passer des dizaines d’heures sur YouTube pour pouvoir compenser le jour J. Va falloir se la jouer humble parce qu’en jetant un coup d’œil à quelques vidéos, j’ai assez vite l’impression que le choix éditorial qu’elle m’a fait n’est pas mal du tout, et qu’il y a du talent chez ces gars-là.

Dimanche 9 avril, on se lève tôt comme pour aller bosser, et dans le train vis-à-vis de nous, depuis le fond de la banlieue, une adulte et deux jeunes filles qui vont exactement au même endroit, à la même heure pour faire la même chose — Small world 🙂

Une journée à faire la file

La première dédicace que l’on a gagné est pour Nou, dès 10h30. On est arrivé à 9h50 pour découvrir une file d’attente de plusieurs centaines de mètres… pour accéder au bout des tapis roulants qu’il faudra ensuite parcourir dans l’autre sens. Et là on se dit que ça va être compliqué d’être à l’heure. Au bout de quelques minutes, un agent de sécurité vient nous demander si on a une dédicace, et nous invite à rentrer directement. C’est précisément à ce moment-là, sous un beau ciel bleu, en doublant quelques milliers de personnes que l’on a su 10 minutes après être arrivé que ça allait être un bonne journée !!

Ce qui est bien avec les files d’attente, c’est qu’on a le temps de s’intéresser au travail des YouTubers à qui on va demander une dédicace et Nou, ils sont très bons. Et puis sympas, contents d’être là, dans l’échange. En fait, ce n’est pas propre à Nou : tous les YouTubers que l’on a rencontré étaient tout pareil. Cela ne m’a pas surpris, mais c’est une chose extrêmement positive pour les enfants et ados qui, pour beaucoup, touchent, pour la première fois, la magie de traverser le miroir et rencontrer en chair et en os les êtres de pixels qu’ils regardent au quotidien.

Dans la file d’à côté, la très très populaire et fraîche Natoo qui attire de nombreuses petites et jeunes filles qui ouvrent de grands yeux et sont accueillies avec beaucoup de bienveillance.

Conversations autour de YouTube

On pousse la porte de CNC Talent — le CNC semble faire un important travail vers ces nouveaux médias (je sais, je suis un bleu qui découvre). Bon, je sais pas trop qui parle mais ma fille a l’air de les identifier du premier regard, donc on rentre écouter la table-ronde. Trash passe le micro dans le public, et partage avec Absol et Anthox des propos simples et directs sur leurs expériences de YouTuber et leur vision du média. Un échange plein de recul et très sain au cours duquel j’étais heureux d’être là : il est parfois compliqué de partager avec ses enfants sur les limites et les dangers du web, même quand on est un professionnel. Pour être précis, ce qui est compliqué, ce n’est pas de partager, mais d’être entendu. Lorsque des gars sortent de la nouvelle lucarne magique pour expliquer qu’un gamin ou une gamine de moins de 13 ou 16 ans n’a rien à faire sur YouTube (comme YouTuber, pas comme Viewer), le message passe mieux.

Le sujet a été bien expliqué par les trois intervenants : quand on publie, on va devoir lire les commentaires où s’expriment toujours des Haters. Déjà pour un adulte, l’exercice est souvent difficile à gérer. Hors pour eux, si on n’est pas capable de gérer la conversation, on n’a rien à faire sur YouTube. Les ados ont mieux à faire que de se prendre des insultes, en passant trop de temps à l’écart : qu’ils sortent, vivent leur adolescence normalement, profitent des copains. Ces réflexions ont pour moi la grande qualité de rappeler que YouTube est une conversation avant d’être de la vidéo. En même temps, si vous voulez diffusez sans discuter, faites de la télé 😉

Freaks, décrypteurs… et un peu d’amour

Ce qui est bien avec les tables-rondes, c’est que l’on peut faire des dédicaces et discuter un peu avant de partir. On a ensuite enchainer les dédicaces : comprenez attendre dans les files, discuter quelques minutes, faire signer un sac en tissu (pas côté sponsor), et puis un papier sponsorisé par une banque, et enfin prendre la photo souvenir. Vous n’en verrez aucune car il y a ma fille mineure dessus, et qu’elle n’a rien à voir avec ce post qui parle de VCP et des YouTubers. Sorry. Mais pour info, elles sont toutes super sympa avec des gens souriants et accueillants dessus. Comme Dave Sheik qui vlogue de l’Histoire, ou encore les Parasites qui racontent des histoires dans des court-métrages primés, et avec une jolie ambiance de troupe de théâtreux.

Après avoir rencontré William Soleil (son vrai nom de famille est Sun, logique), on a foncé vers son voisin Hugo Décrypte, un sciences-po qui explique les programmes électoraux des candidats à la présidentielle aux jeunes électeurs. Une file assez courte qui ne mobilise que les Geek ‘n Freaks, et autres premiers de la classe. Hugo nous y explique que pour lui qui veut faire du journalisme, sa chaine YouTube est un projet qui va lui permettre d’exister et se positionner dans son métier de demain, construire un premier réseau.

Petite pause humour avant de parler sciences

Après avoir déjeuner dans les files d’attente, et pris quelques photos dans le décor du Rire jaune, on est retourné assister à une table-ronde nettement plus bondée que la précédente, à laquelle ma contribution principale a consisté à demander aux 5 YouTubers de se présenter pour les gens comme moi. Comprenez les parents. 😀

Geeks et passeurs de savoirs

A part Doc Seven que j’avais reconnu depuis la photo sur le livre acheté en urgence sur Amazon pour la dédicace du soir, que des inconnus célèbres. Excusez du peu : Dr Nozman, Taupe 10, Max Bird et Dans-ton-corps.

Eux font de la vulgarisation scientifique divertissante pour mieux transmettre ce qu’ils savent et ce qu’ils approfondissent lors de la préparation de leurs vidéos. Leur position installée leur permet d’accéder directement à des scientifiques de référence pour vérifier leur dire. Ils ont deux obsessions en commun : ne pas (se) tromper (une grande crédibilité apporte de grandes responsabilités…) et ne pas blesser. Par contre, hors de question d’aller dans les classes : les vidéos peuvent être librement utilisées, mais eux ne s’y trouveraient ni légitimes, ni meilleurs que les professeurs. A chacun son rôle et sa place.

Bonjour, ça va, une petite question, une signature, une photo, bisous, et la caravane repart !

Ambiance de partout

On croise alors d’autres YouTubers dans les allées, sur la droite les Cover Garden poussent de la voix, sur la gauche, les Gamers rendent la foule hystérique à force de simuler l’envoi d’un cadeau 19 fois sur 20. Et c’est l’heure de rejoindre la file de Doc Seven.

Tout le monde n’est pas Squeezie !

La dédicace de Doc Seven est décalée à la file d’à côté pour permettre à Squeezie de terminer sa séance de dédicace. Du haut de ses 7 millions d’abonnés, les fans du premier YouTuber / Gamer de France ont eu droit à un traitement de faveur.

Fabien Olicard, le mentaliste, avait comme beaucoup sa petite file de fans. Ses voisins, la très sympathique troupe des Yes vous aime, avaient eux le sourire un peu plus triste. Bénéficiant de suffisamment d’abonnés pour être présents sur le salon (plus de 100 000), mais pour une file qui ne se remplit pas… L’audience est un travail long et difficile : tous les YouTubers l’ont répété.

Google, le grand absent du VCP2017

Le grand #Fail su VCP, c’est au propriétaire de YouTube qu’on le doit. Un stand sans identité, sans chaleur, qui semble animé par des agents de sécurité. Les rares gens de la société présentes sur le stand passent leur temps à gronder les moins de 12 ans pour qu’ils ne prennent pas plus de 2 bracelets par personnes — alors qu’il y a 8 couleurs qui chacun portent le nom d’un YouYuber star ! D’autres partent en cachette et en courant avec le stock de casquettes qu’ils veulent préserver.

Au total une espèce d’organisation de la frustration, contre les jeunes qui sont leurs premiers clients dont, comme on dit à TF1, on vend le temps de cerveaux disponibles à leurs annonceurs. C’est pas comme s’ils n’avaient pas les moyens.

En réalité, le VCP2017 est le salon professionnel de référence pour la filière YouTube, même s’il se déguise en salon grand public. Tous ceux qui ont une chaine ou prévoit d’en avoir se devaient de passer. YouTube n’a rien prévu pour eux. Google n’a mis en place aucune séance de coaching, de formation, de distribution de tips en tout genre.

Ces YouTubers sont leur fond de commerce, les autres participants sont leurs meilleurs ambassadeurs. C’est comme si les équipes de YouTube avaient oublié ce que Google a théorisé et industrialisé. Les mêmes qui font des courbettes aux Start-up et aux grands groupes sont passés totalement à côté de leur meilleur outil de fidélisation. Fascinant.

Pour le reste, personne n’est inquiet, l’année prochaine, ils seront plus que probablement hallucinants — car ils savent traiter vite et bien ce genre d’échec. Mais quelle erreur !

Juste en face, il y avait un stand Insta où Facebook proposait des bonbons colorés à la menthe, et de se faire prendre en photo sur une balançoire avec des ballons colorés derrière. L’enjeu était moindre, mais le service minimum n’a pas été dépassé. Au moins n’ont-ils pas mal parlé à leurs clients.

Video City Paris 2018 ?

Aucun doute, il y a de la marge de progression sur le plan de l’organisation, des services à proposer, de la proximité avec les visiteurs. Mais l’ambiance était bonne, le sérieux a été démontré après les difficultés de l’édition précédente : contrat rempli me semble-t-il.

Mais au fait qui organise VCP ? Mixicom a été acquise pour 75M d’euros en septembre 2015 par Webedia, le géant français du web qui possède notamment Allociné, 750g, PureMedia, Jeuxvideo.com et CanalBlog. Mixicom intègre Talent Web SAS, la régie où l’on retrouve entre autres Norman, Cyprien, Squeezie et Natoo. A la date d’acquisition, Mixicom représentait déjà 30 millions d’abonnés et 6 milliards de vues cumulées. A l’échelle du web, c’était il y a très longtemps, et depuis 18 mois ces chiffres ont nécessairement explosé. De quoi prendre une position forte face à un Google qui ne peut développer YouTube en France sans ces créateurs de contenus.

Comme lorsque Google s’est intéressé à YouTube qui allait trouver une place particulière au sein de son écosystème publicitaire, pour Webedia, l’acquisition de Mixicom permettait des convergences structurelles avec les thématiques déjà bien installées des jeux vidéos et de la cuisine qui fédèrent d’importantes communautés.

Les montants partagés à l’occasion de cette transaction qui convertit les 3 principaux YouTubers en millionnaires, et participa beaucoup à lancer le fantasme de l’enrichissement facile sur YouTube. Pour ceux qui souhaient en savoir plus, le détail a été publié par bfmbusiness.bfmtv.com en avril 2016.

Norman

Au fait, j’ai fini par voir Norman, un peu loin et en tout petit : il distribuait des casquettes signées derrière des gens de la sécurité… c’était sur le stand de YouTube 😉

Et grâce à cette vidéo, je me suis trouvé un point commun avec lui !

Encore 2 de plus pour la route

Difficile de vous laisser sans mentionner Golden Moustache et Cyprien.

Making-of et remerciements

Pour ces quelques lignes, c’est presque 15 heures de boulot dont 8 heures d’enquête en immersion, avec une quarantaine d’entretiens de YouTubers, d’organisateurs et de Viewers (j’ai parlé à des gens), et plus de 3 heures à regarder des vidéos.

Le choix éditorial des YouTubers est en grande partie celui de ma fille (je connaissais déjà Norman quand même…), le travail éditorial sur les vidéos a été fait par moi, avec l’aide des millions de Viewers qui m’ont aidé à orienter mon choix : j’ai généralement choisi parmi les Top 5 de chaque YouTuber, pour proposer aux gens comme moi une première découverte suffisamment consensuelle.

Je n’ose pas imaginer la durée du travail collectif présenté dans cette vingtaine de vidéos, entre brainstorming, préparation, écriture, tournage, montage, mise en ligne… sans oublier le temps passé à lire les commentaires et à comprendre comment on gagne de l’argent avec. On est au-delà du millier d’heures.

Merci aux YouTubers qui font les vidéos, et aux Viewers qui les aident à s’améliorer. Keep going.

PS : pour que les choses soit claires, comme tous les YouTubers, Norman a aussi fait des dédicaces dans des conditions normales en prenant le temps avec ses invités.

(À ma fille)

Et vous, parents ?

Que pensez-vous de la relation entre YouTube et vos enfants ?

Savez-vous ce qu’ils regardent ? Gérez-vous des listes blanches et noires avec eux ? Ou bien faites-vous aveuglement confiance : à eux ? à YouTube ? aux YouTubers ?

Les avez-vous accompagné au VCP2017 ? Avez-vous réussi à avoir une casquette rouge ? 😀

Est-ce que vous avez envie d’y aller / retourner lors de la prochaine édition ?