#reservecitoyenne : entre défis et défiance

Ambiance, ambiance lors de la présentation opérationnelle des règles du jeu aux réservistes venus nombreux dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Après une séance inaugurale bien sage, une fois la ministre éclipsée, les bancs ont affirmé leur impatience à s’engager.

Allons enfants de la Patrie !

Tout est né d’une crise. Celle qui fit se rencontrer les imaginaires collectifs de la liberté des vieux révolutionnaires soixante-huitards de Charlie Hebdo, de la force morale des policiers modèles et de l’incessante haine envers les victimes juives millénaires. Une fois dispersée la foule du 11 janvier, est resté un courrier nombreux de citoyens qui souhaitaient prendre part à un nouveau combat pour la laïcité.

Une démarche politique forte

Le Pouvoir a reçu le signal et a voulu le faire savoir en proposant une Réserve Citoyenne de l’Éducation Nationale. Un espace ouvert à la société civile. Un lieu d’ouverture de dialogues et de conversations, au-delà des programmes officiels, à l’initiatives du corps enseignant mais aussi des élèves.

C’était au début de 2015. Depuis la rentrée de septembre se succèdent les lancements officiels dans les académies, mais des interventions ont déjà pu être organisées.

L’école étant souvent perçue comme une citadelle qui garde le citoyen, le parent d’élève et la société civile à sa porte, cette initiative est importante et nouvelle dans la mesure où elle formalise la (probable) première expérimentation à grande échelle d’une démarche bottom-up.

L’Éducation Nationale entr’ouvre une porte à la société civile. En face, les attentes sont fortes, et l’impatience se fait parfois sentir. Le temps de chacun est différent, et les attentats de novembre ont participé à remettre un coup de pression sur les volontaires de la laïcité.

Des motivations variées

À titre personnel, j’ai choisi assez tôt de m’inscrire sur le portail dans une démarche de mise à disposition de savoirs relatifs à l’Internet, aux territoires numériques, aux enjeux qui s’y nouent et à la manière dont cela se construit dans les arrière-cuisines. Je les ai acquis et consolidés au travers de mes études puis de ma profession. Je sais qu’ils sont difficiles à construire et à transmettre, et je suis parfois désolé par la manière dont Internet et le web peuvent être présentés à nos enfants dans les écoles — et le message ne passe pas.

Dans cette démarche, je considère que c’est à l’enseignant de construire son cours et que mon intervention prendra place dans un échange avec lui : si je ne m’y retrouve pas, je n’irai pas. Mais je ne vais pas y aller avec un agenda caché.

De nombreux réservistes sont là pour transmettre des valeurs de laïcité et de tolérance, certains sur une démarche personnelle, d’autres sur des motivations qui rejoignent un militantisme qui les anime déjà depuis de nombreuses années. D’autres se proposent de sensibiliser les élèves à des sujets plus techniques tels que le journalisme ou la liberté d’opinion.

Les citoyens ont envoyé un message. Le pouvoir politique a montré qu’il avait entendu le signal en proposant plus de marges de manœuvre aux initiatives venues d’en bas (enseignants et élèves). Dans son rôle de contrôle et de garant, il tente avec la Réserve Citoyenne de gérer une ouverture sécure des portes de l’école, pour permettre cette nouvelle liberté. Tous les réservistes n’ont pas perçu tant de subtilité, jusqu’à s’étonner pour certains qu’un extrait de casier judiciaire soit demandé. De quoi fonder une première incompréhension.

On a ainsi vu lors de cette séance en Sorbonne quelques exemples de motivations plus inattendues. Certains viennent porter un discours qu’ils considèrent comme absents à tort de l’enseignement, qu’ils souhaitent faire entrer dans l’école. Et ils s’expriment déjà avec un ton de défiance. On a ainsi ressenti comme un vent de choc culturel, un rien politisé.

Il va donc falloir filtrer ces bonnes volontés et protéger les enfants de ces opportunismes. Les élèves n’ont pas à être pris en otage par de telles motivations. On souhaite au passage bien du courage à ceux qui prendront la charge de cette tâche.

On y va ! Mais où ?

Une feuille de route a été donnée, les gens sont mobilisés de part et d’autre, mais le projet n’est pas vraiment sec. Cela n’est pas forcément bien compris par des réservistes qui s’attendent à trouver des outils centralisés au sein d’une initiative décentralisée.

A l’heure qu’il est, il est difficile de savoir si cela reflète une véritable démarche de co-construction, ou plus simplement une désorganisation face à une demande inhabituelle.

Une logistique en friche

L’initiative a été portée par le politique et devrait être rapidement prise en main par les acteurs du terrain. Au milieu, il n’est pas évident que l’administration ministériel soit la mieux armée pour proposer des outils et des approches en phase avec les nouvelles attentes.

Les contraintes des marchés publics ne facilitent pas les choses.

Une approche hiérarchique et centralisée limitée

Pour le moment, la Réserve Citoyenne dispose de quelques pages et formulaires hébergés sur les serveurs du ministère, et d’un moteur de place de marché assez similaire à celui qu’une Start-Up peut développer pour vendre de la mise en relation avec le prospect — à des plombiers, des photographes ou encore des déménageurs. L’enseignant est le prospect qui exprime un besoin et va rechercher un réserviste qui pourra l’aider à y répondre. Cela répond au premier barrage. Et des moyens humains ont été mis à disposition dans les académies pour déployer le tout au quotidien.

L’image qui est renvoyée est une armée d’individus venant porter un témoignage dans un échange direct avec la prochaine génération de citoyens et d’électeurs. Cela nous renvoie assez joliment à l’iconographie d’une Troisième République berceau de notre laïcité moderne : on imagine assez bien un dessin de Caran d’Ache présentant le réserviste venant redonner force et courage au hussard fatigué.

L’image est rassurante mais ne fonctionne plus, comme ladite laïcité.

Des besoins de partage ouvert

Les réservistes vont se rendre individuellement à la rencontre des élèves, mais ils vont très probablement préparer leur intervention en échangeant avec leurs proches et avec d’autres réservistes : IRL ou au travers des outils numériques du quotidien (mail, réseaux sociaux). Et nombre d’entre eux vont faire l’effort de préparer des supports pour faciliter la transmission auprès des élèves.

Il est évident, que nous allons rapidement commencer à construire des Commons : ces savoirs et informations que nous formalisons et partageons sous licence libre pour constituer un nouveau bien commun.

Dans cet exercice, les outils centralisés détruisent de la valeur :

  • Imposer un format ne fonctionnera pas, il vaut mieux laisser se démultiplier les outils de construction pour que chacun y trouve celui qui lui convient. Limiter les formats, c’est décourager les partages.
  • De même tenter de créer un espace centralisé de partage des supports, de co-création et de collaboration serait complexe, coûteux et contre-productif. Mieux vaut laisser chacun décider de ce qui lui convient le mieux. Imposer une méthodologie, c’est perdre des gens.

Du moment que tout le monde se retrouve sur un tag commun, par le jeu des APIs des différents services et réseaux sociaux, nous saurons consolider les initiatives dans un lieu unique qui donne à voir.

Le libellé le plus naturel pour cet usage est reservecitoyenne ou #reservecitoyenne sur les réseaux qui utilisent le hash-tag.

Sur cette base, peu importe que les initiatives soient partagées sur Twitter, LinkedIn / SlideShare, Facebook ou ailleurs. Un simple tag suffit désormais à construire un territoire d’échanges globalisé.

Vers une nouvelle laïcité ?

Les nouveaux territoires numériques ne sont désormais plus nouveaux pour personne. Ils sont le quotidien de tous : élèves, enseignants, réservistes, radicalistes, entreprises et ministères.

Il sont omniprésents et ont été intégrés à toute la vie humaine : médias, savoir, finance, entreprises, emploi, gouvernement, sexualité, école, sécurité, terrorisme, églises, sport, jeux d’argent, escroquerie, etc. Tout s’y retrouve, ils ne sont désormais plus des espaces hors-droit, ni des espaces d’expression qui échappent à la réalité quotidienne.

Lors des échanges de grande qualité qui ont pris place en Sorbonne, il est notable que la même scène aurait pu y prendre place à l’identique à la fin du siècle dernier avant que la véritable révolution de l’information et des savoirs n’ait commencé :

  • Un panel de personnes légitimes et savantes échangeant doctement d’un sujet sérieux sur l’estrade du Grand Amphithéâtre de la vieille université de la vieille civilisation européenne qu’est la France des Lumières sous le regard de Descartes, Pascal et Richelieu.
  • Des échanges avec la salle une fois les personnalités reparties. Confirmant ainsi une approche descendante de la conception de la laïcité — approche qui est aujourd’hui au cœur de son affaiblissement dans la Nation.

La laïcité de notre pays a changé. Contrairement aux radicalismes et aux terrorismes, elle est aujourd’hui très peu présente sur les nouveaux outils de communication. Elle y est proclamée les lendemains d’attentats plus qu’elle n’y vit. Elle n’est plus perçue comme une valeur de combat, tout juste un héritage à défendre qui est au service d’autres combats tels que le féminisme, la liberté de culte. Elle est aussi parfois détournée pour justifier le rejet de l’Autre lorsqu’elle est savamment réinventée contre un illusoire politiquement correct.

Au-delà des moments de présence dans les classes, c’est la phase de préparation des interventions qui peut être l’occasion d’un travail collectif de redéfinition de la laïcité, dans sa réalité présente, par ceux qui la vivent sur le front social quotidien. Et de diffusion.

Un avis ? Des idées ?

  • Êtes-vous un(e) réserviste ? Êtes-vous intéressé par cette démarche ?
  • Comment percevez-vous le besoin de mobilisation ravivé en 2015 ?
  • Avez-vous des idées pour construire ces échanges : approches ? outils ?

Les commentaires sont ouverts juste sous la signature 😉

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